Comment un pays béni par une position stratégique et une croissance économique soutenue peut-il laisser ses citoyens englués dans le chômage et la pauvreté ? À Djibouti, le président Ismaïl Omar Guelleh a présenté avec éclat le Plan National de Développement (PND) 2025-2030, promettant de transformer le pays en un hub régional prospère. Ce plan, porté par un nouveau dispositif institutionnel, ambitionne de relancer l’économie et de réduire les inégalités. Mais dans un État miné par la corruption, la malgouvernance, un surendettement asphyxiant et des pratiques clientélistes, cette énième feuille de route risque de n’être qu’un écran de fumée, incapable de répondre aux défis criants du chômage et des disparités sociales. Une analyse des PND depuis 2000, date de la « prise du pouvoir » de Guelleh, met en lumière un cycle d’échecs, amplifié par un régime autoritaire qui écrase toute velléité de réforme.
Un mécanisme institutionnel voué à l’impasse
Le PND 2025-2030 se veut un catalyseur de progrès, avec un système de coordination censé garantir son efficacité. Mais à Djibouti, où le népotisme et le clientélisme imprègnent les institutions, ce mécanisme risque de n’être qu’un outil au service des élites fidèles à Guelleh, président depuis 1999. « Les institutions ici protègent le pouvoir, pas le peuple », confie un analyste local sous anonymat. Les scandales, comme la dissolution obscure du Fonds Souverain en 2025, témoignent d’une impunité généralisée qui paralyse les réformes. Les organes de coordination, sous la coupe du président, manquent d’indépendance. La répression des voix dissidentes, illustrée par les arrestations lors des manifestations pacifiques à Ali-Sabieh en 2021, étouffe tout débat. Les partis d’opposition — MRD, MoDeL et ARD, réunis dans la coalition BSN — sont systématiquement marginalisés, Guelleh redoutant une véritable compétition démocratique. Ce plan semble ainsi conçu pour séduire les bailleurs étrangers, sans bénéfice tangible pour les djiboutiens.
Chômage endémique, inégalités béantes
Depuis l’arrivée de Guelleh au pouvoir, le chômage gangrène Djibouti, frappant durement les jeunes. En 1999, 50 % de la population active et 60 % des jeunes étaient sans emploi. En 2015, le taux global tombait à 39 %, mais seuls 25 % des actifs travaillaient. En 2020, le chômage des jeunes atteignait 80 %, un niveau quasi inchangé en 2023 (76,47 % selon la Banque mondiale, 73 % selon l’OIT en 2021), plombé par un déficit de formation. Les inégalités, mesurées par le coefficient de Gini, restent alarmantes : 40 % en 2002, 45,1 % en 2012, puis 41,6 % en 2017, loin de la moyenne mondiale (35,59 %). En 2025, 15 % de la population détient 70 % des richesses, contre 30 % pour 85 %, révélant un fossé social profond.
La pauvreté touche 39 % des djiboutiens en 2022 (39,8 % en 2021), avec 72,5 % des ruraux en extrême pauvreté. Malgré une croissance vigoureuse (6,7 % en 2023, 5,1 % prévu en 2024, 5,7 % en 2025), les richesses s’accumulent chez une élite. Le surendettement, avec une dette publique à 68 % du PIB en 2023 (FMI), absorbe 24 % des dépenses publiques en 2022, privant l’État de moyens pour l’emploi ou l’éducation.
Une litanie de plans sans résultats

– 2000-2005 : la politique de développement visait à moderniser les infrastructures et l’éducation. Avec une croissance modeste (2-3 %), le chômage des jeunes (60 %) stagnait. Le Gini à 40 % et une pauvreté à 50 % reflétaient des inégalités tenaces. Les projets, focalisés sur la capitale, délaissaient les régions rurales, tandis que la corruption freinait les avancées.
– 2005-2010 : Cette stratégie, axée sur les investissements étrangers, a boosté le PIB (4,5 % par an), mais le chômage des jeunes (55-60 %) et la pauvreté (42 % en 2006) persistaient. Le Gini, à 45,1 % en 2012, signalait une concentration accrue des richesses. Les emprunts chinois ont gonflé la dette sans créer d’emplois significatifs.
– 2010-2015 : Porté par des investissements chinois dans les ports, l’économie a atteint 6 % de croissance en 2015, mais le chômage (39 % global, 60 % jeunes) restait élevé. Le Gini (41,6 % en 2017) et la pauvreté (39,8 % en 2011) stagnaient. La dette, à 50 % du PIB, finançait des projets peu créateurs d’emplois.
▪︎ {2014 Lancement de Vision Djibouti 2035}
– 2015-2019 : Promettant des emplois via la formation et les ports, ce plan a maintenu une croissance de 6 %, mais le chômage des jeunes grimpait à 80 % en 2020. Les inégalités (Gini à 41,6 %) et la dette (68 % du PIB) limitaient les progrès sociaux, malgré des avancées en santé et éducation.
– 2020-2024 : Centré sur l’entrepreneuriat et le climat, ce plan n’a ni réduit le chômage (80 % en 2023) ni la pauvreté (39 % en 2022). Le Gini stagnant et le service de la dette (24 % des dépenses) entravaient les réformes.
– 2025-2030 : Visant l’agriculture durable et le numérique, ce plan est compromis par la corruption, un surendettement (80 % du PIB prévu) et une gouvernance défaillante. Sans réformes, chômage et inégalités perdureront.
Les entraves structurelles d’un régime autoritaire
Pourquoi Guelleh ne parvient-il pas à juguler ces maux ? La corruption, classée 130e sur 180 par Transparency International en 2023, est omniprésente. Le scandale du Fonds Souverain de Djibouti et du terminal de Doraleh, cédé illégalement à des investisseurs chinois, et les contrats opaques enrichissent une élite. Le rapport MENAFATF 2024 fustige l’opacité financière. Les affaires impliquant le pilote Fouad ou l’ex-ministre Abdoulkarim Aden Cher relèvent davantage de purges politiques que de justice.
L’autoritarisme musèle l’opposition. La coalition BSN (MRD, MoDeL, ARD) est réprimée et ses leaders privés de leurs droits. Les élections truquées consolident le pouvoir, et la liberté de presse, 167e sur 180 (RSF 2023), est anéantie. L’économie, dépendante des bases militaires et des ports chinois, ignore des secteurs propices à l’emploi. Le surendettement et le déficit de formation laissent les jeunes désœuvrés. Clientélisme et normes patriarcales freinent l’inclusion, tandis que la société civile est réduite au silence.
Une illusion entretenue à grands frais
Le PND 2025-2030, comme ses prédécesseurs, n’est qu’un vernis masquant une réalité implacable : une croissance (6,7 % en 2023) captée par une élite, un chômage des jeunes à 80 %, une pauvreté rurale extrême à 72,5 %, et une corruption endémique (130e rang). Le surendettement, engloutissant les ressources, compromet tout espoir de progrès. « Ces plans ne sont que des promesses vides pour amadouer les donateurs », soupire un résident de Djibouti-Ville. Tant que Guelleh s’accrochera à un système autoritaire, corrompu et surendetté, le rêve d’un Djibouti prospère restera une chimère, abandonnant la jeunesse et les plus démunis à un avenir sans horizon.