Nos auditeurs ont du talent : Aragsan (Première partie)



Cette thèse s’attache à éclairer un objet peu investigué par la recherche à et sur Djibouti : les liens entre savoir et pouvoir dans un contexte où interagissent tradition pastorale de type nomade et non-tradition sédentaire d’origine coloniale. A partir de constats d’expérience et de l’hypothèse par eux suggérée que savoir et pouvoir ont des liens, elle examine, selon un cadre théorique multiréférentiel (au sens de Jacques Ardoino), et (entre autres sources) par une approche ethnographique précédée d’une démarche exploratoire par entretiens semi-directifs : l’éducation traditionnelle, l’éducation scolaire d’origine coloniale ainsi que l’impact de la scolarisation sur les rapports sociaux traditionnels. Elle met en lumière les configurations éducatives traditionnelles et repère des liens organisés par l’âge entre savoir non-écrit (savoir ancestral) et pouvoir. Elle pointe l’école et ses configurations éducatives où s’acquiert un savoir qui, selon une logique largement déconnectée de l’âge de ses bénéficiaires, confère du pouvoir. Elle montre que, dans le contexte colonial et postcolonial, la scolarisation, par le savoir qu’elle transmet et le pouvoir lié à ce savoir en termes de possibilités, impacte les rapports sociaux traditionnels. En effet, dans l’espace dominant qu’est la ville coloniale puis post-coloniale, les pasteurs autochtones scolarisés se retrouvent en position haute à l’égard de leurs compatriotes non-scolarisés, y compris lorsque ces derniers sont plus âgés qu’eux. C’est, par exemple, le cas à l’endroit de leurs propres parents si ceux-ci n’ont pas fréquenté l’école. Cela crée un renversement de situation par rapport au postulat traditionnel qui veut que le sujet soit plus ‘’sachant’’ que les moins âgés que lui et donc les parents plus ‘’sachants’’ que leurs enfants. Les résultats de la thèse apparaissent plutôt transposables dans des contextes comparables, notamment en Afrique. Enfin, sont repérés dans cette recherche, non sans quelque relation avec l’objet investigué, des phénomènes sociaux à l’oeuvre à Djibouti, et peut-être pas seulement à Djibouti : effets du changement climatique, une montée de la religiosité, une catachrèse des objets et lieux urbains par les pasteurs, une pratique sociale autour de la consommation du khat que nous appelons le khater, ou encore un sentiment de régression qui, en ville comme à la campagne, traverse les lieux de sociabilité. Ce sont là autant de perspectives intéressantes de recherche.

Il est plutôt grand, mesure près d’un mètre et quatre-vingt. Il a le teint foncé, la chevelure légèrement frisée, le regard doux. Il a le sourire qui éclate de ses belles dents blanches. Se dégage de lui un fort halo de gentillesse et d’intelligence.

Au campement comme au-delà, l’unanimité se fait autour de sa personne. Il est admiré jusque par les plus petits. Pour sa sagesse profonde et sa grande bonté. « K-Le-Doux », le surnomme-t-on. Ce sont les mères de famille qui ont accolé à son prénom cet affectueux surnom. Il est sorti d’elles spontanément, par un de ces irrépressibles élans du cœur.

Il faut dire que l’homme joint la parole à l’acte. Il n’est pas seulement douceur dans les mots, il est aussi générosité dans les gestes. Il ne rentre jamais sans rien au campement. Il a toujours quelque chose à donner, un petit cadeau à offrir. Quelque chose du village qu’il visite, de la ville où il se rend en ravitaillement, de la savane qu’il parcourt… Il lui est difficile de rentrer les mains vides tant il lui importe de faire plaisir. Chaque famille du campement a droit à sa part, si minime soit ce qu’il ramène.

Cela explique que, à chacun de ses retours, une onde de joie gagne les rondes habitations. Sa seule apparition suscite du plaisir, chez les enfants, les personnes âgées, les mères de famille. On déclame des mots qui résonnent d’affection, on s’avance vers lui, on accourt même si possible. L’allégresse n’est pas loin.

C’est K-Le-Doux qui arrive.

Il est né voilà une cinquantaine d’années, de deux parents de caractère et d’intelligence. D.G était son père, F.B sa mère. Il est le dernier de la ‘’porte’’ de sa mère, comme disent les pasteurs nomades qui aiment mieux employer le mot porte dont ils ont le signifié plutôt que celui de lit qui ne leur est pas familier. ‘’Porte’’ de sa mère car le père a deux épouses et autant de portes.

Il est le préféré de sa mère. Dès sa prime enfance, il se montre affectueux. Il est la petite bouffée de tendresse, la frêle attention qui veille, une source de réconfort. Il conquiert une place à part dans son cœur. En lui sommeille déjà Le-Doux.

Il est depuis longtemps marié et chef de famille. Il a pris épouse deux fois, créant deux portes. M.A est son premier amour, H.G le second. La première épouse est riche de cinq enfants, la seconde de quatre. De celle-ci, Aragsan est l’aînée. Elle est la première à avoir paru dans l’encadrement de sa porte.

K-Le-Doux n’est point dans le besoin. Il possède les cinq composantes du cheptel cher aux pasteurs afars et somalis. Il a du gros bétail : dromadaires, vaches et ânes. Il a du petit : moutons et chèvres. Chaque épouse a son capital sur pattes sur lequel elle dote ses fils au moment de leur mariage. Les filles, elles, sont données en mariage contre du bétail. Les fils font perdre du patrimoine, les filles en font gagner. C’est ainsi chez ces pasteurs nomades dont l’Islam, très tôt adopté, n’a point remis en cause la polygamie. Mais cette dernière est strictement encadrée par la religion. Pas plus de quatre épouses. Au mariage, chacune d’elles reçoit sa dotation en bétail constituée de la part que rend la famille de l’épouse sur la dot et de l’apport complémentaire du conjoint. Soit dit en passant, la dot est ici payée par le prétendant, non par la promise comme sous d’autres cieux.

A suivre.

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